Le don sera inconditionnel ou il ne sera pas !

En soutien aux initiatives citoyennes de la gratuité (Marchés et Magasins Gratuits, Dégustations de Bon Sens, Incroyables Comestibles, Freecycle, Repair Café, BXL à Récup,… et moins citoyennes comme les Parcs Comestibles), ainsi qu’à tous ceux qui ont du mal avec le don (dans un sens ou dans l’autre). 

Ces jours-ci, la question du don revient sans cesse dans mon quotidien. Recevoir, donner, c’est quoi exactement? Et partager, comment fait-on?

J’ai été impliquée de près au lancement en pays francophone de l’initiative ‘Café en Attente’. C’est une longue tradition à Naples: les clients fidèles d’un bar payent un café supplémentaire pour quelqu’un qui, ce jour-là,  n’aurait pas les moyens de s’en offrir un. Afin de maintenir la cohésion sociale, on permet donc à chacun de fréquenter son bistro, même lors des fins de mois difficiles, ou, qui sait, l’oubli du portemonnaie. Le contact social prime donc sur la situation pécuniaire, et c’est ce qui m’avait charmée. D’après moi, l’idée d’origine ne parle pas du tout de ‘gens nécessiteux’ ni de ‘charité’, mais bien de vivre ensemble.

Lorsque nous avons voulu lancer l’idée parmi un large public (Belgique, France et Canada), une question revenait souvent: “Mais comment peut-on être certains que le café ira à quelqu’un qui est dans le besoin?”, ou: “Comment s’assurer qu’il n’y ait pas de profiteurs?”. Et voilà qu’une autre initiative, autour de frites offertes, s’est créée, utilisant cette fois des bons à offrir… “à un SDF que vous croiserez”.

Et c’est lorsque la ‘charity business’ et autres bureaux de communication se sont jetés sur l’idée, que mon questionnement est resté sans réponse: “Et qui va décider si telle personne est sufisamment dans le besoin? Comment mesure-t-on le besoin?”. J’en connais la réponse: c’est impossible! La pauvreté peut toucher tout le monde, et les travailleurs, chômeurs, parents seuls ou les étudiants dans la dèche ne portent pas encore d’étiquette. Et, qui sait, la personne aux habits sales a peut-être plein de fric et pas du tout envie de frites? 

Et puis, la pauvreté, est-elle uniquement financière? Quelqu’un qui aurait besoin d’un petit remontant humain, ne trouverait-il pas un énorme réconfort à savoir qu’un habitué du bar du coin lui aura laissé un petit café? La gentillesse de nos jours, est-elle uniquement distribuée sur preuve de revenus et d’attestations du bureau de remédiation de dettes?

L’Etat donne, certes, mais uniquement sous conditions. De même pour un employeur ou une association caritative. En réalité, il ne s’agit pas de dons, mais de fonctionnements économiques faisant partie d’un système qui a prévu exactemement ce qu’il vous donnera, en fonction de ce que vous lui avez donné (que ce soient vos contributions, vos heures de travail ou les documents attestant votre degré de précarité).

Notre capacité à donner se serait-elle également conditionnée d’après ce genre de calcul stigmatisant, et serions-nous secrètement porteurs de petites listes de critères afin de définir le degré de besoin de l’autre?

A Bruxelles et dans d’autres villes belges, une initiative citoyenne a vu le jour: les Dégustations de Bon Sens. Des volontaires/activistes récoltent les invendus à la fin du marché, et cuisinent un  banquet de soupes, salades et fruits à partager avec qui veut. J’adore la simplicité de l’approche, la spontanéité des participants et l’ouverture des passants souvent surpris. J’y vais le plus souvent possible, non pas pour cuisiner ni même pour manger, mais pour parler avec les gens, écouter, sourire, prendre des photos. Je suis déjà nourrie rien qu’à voir les joies du partage. A chaque fois je sors de ces expériences remplie de gratitude pour ce moment festif. Même pas besoin de manger! (OK, j’avoue: parfois je mange un fruit ou deux.) Et pourtant, là aussi les critiques se font entendre. Critiques que je résumerai en une phrase: “Mais il y a des profiteurs!”. Le public serait-il donc jugé par certains comme ‘pas assez dans le besoin’, ou ‘mal élevé’? La Dégustation de Bon Sens n’est pourtant pas une action du style ‘Armée du Salut’, mais une célébration de l’abondance ouverte à tous, contestant le gaspillage des trésors de la nature, non? Offrons à celui qui ne peut prendre qu’en volant l’occasion unique d’expérimenter cette richesse! Approchons-le avec humour et compassion. Car lui aussi, il doit avoir dur.

On ne nous apprend pas à donner, et encore moins à recevoir. Je me souviens que, pendant mon enfance, l’un des adultes m’offrait souvent des choses. A chaque fois j’acceptais le cadeau, toute contente, pour ensuite en essuyer les conditions: “Mais si tu ne l’utilises plus, tu devras me le rendre”, ou “Si tu ne ranges pas convenablement, je reprends”. Ces ‘cadeaux’ n’en étaitent pas; c’étaient plutôt des moyens d’exercer un contrôle sur moi, de me juger. Je n’ai gardé aucun cadeau de cette personne… Et j’ai eu du mal, par après, à recevoir. Peur de la culpabilité et du poids des conditions auxquelles je n’avais aucune envie de répondre. Mais ça va mieux!

De toute manière, ne nous leurrons pas. A un niveau plus métaphysique, dans la vie l’humain prend beaucoup plus qu’il ne donne. Nous naissons nus, et prenons jour et nuit: de l’oxygène, de la lumière, de la châleur, de la nourriture offerte par la nature. On est peu de choses avec peu à offrir, et la charité n’est qu’un petit tour de magie pour donner une illusion de richesse, et l’avarice une angoisse qui étrangle.

Pour la majorité des Occidentaux, le vrai don est difficile. (Ce n’est pas un jugement là, juste un constat.) Dans un de ses livres, l’auteur et médecin indien Deepak Chopra raconte que dès son enfance, on lui avait appris à ne jamais rendre visite à des amis ou à de la famille les mains vides. Il devait toujours apporter un petit présent: une fleur, un dessin, un poème… Selon lui, le succès dépendrait de la capacité à donner! D’après ses idées, le fait de donner, c’est se dire que nous avons suffisamment de ressources. Et ces ressources doivent circuler comme notre sang. Pouvoir donner, c’est donc se sentir réellement riche de coeur.

Mais c’est quoi alors, le vrai don? Dans notre société priment le statut social et l’argent. Le don entre humains semble une zone floue, ponctuée d’événéments institutionnalisés comme Noël et autres festivités aux goûts obligatoires et commerciales. En même temps, de plus en plus d’initiatives autour de la solidarité et de la gratuité voient le jour afin de sortir, ne fût-ce que pour une après-midi, du glauque de la crise ambiante. Et cette crise n’est pas uniquement matérielle. Sous les problèmes financiers (ou sous la richesse financière!) se cache parfois une solitude terrifiante. Donner, partager, c’est créer un pont humain et amical. Donner, c’est s’enrichir de la joie de celui qui reçoit. Et puis, le vrai don, il se reconnaît. Le vrai don, c’est un moment, une parole, un objet reçu que l’on chérira pour toujours.

Ainsi il y a 25 ans, j’ai demandé à un ami de faire du babysitting pour mon fils. Au moment d’aller rechercher l’enfant, j’ai offert un petit cadeau au babysitter. Il me l’a rendu illico, il n’en voulait absolument pas. Vexé il était! J’ai surmonté le shock, et là, 25 ans plus tard, je ressens surtout de la gratitude pour son honnêteté: il m’a rappelé que l’amitié n’est pas faite d’échanges mercantiles. Nous nous sommes perdus de vue, mais les dons de l’amitié sont éternels: son refus de mon ‘cadeau’ (= monnaie d’échange) est devenu un cadeau bien plus durable qu’un brol en échange d’un moment humain.

Alors, demain c’est lundi. Ou mardi, peu importe. Essayez, rien que pour une journée, de donner un petit présent à tous ceux que vous croisez. Un sourire, un compliment, ou un sincère “Comment vas-tu?”. Foncez. Donnez, à coeur joie. Juste pour essayer. Et si vous voulez, dans les commentaires, racontez-moi quel effet ça vous aura fait!

Voir également mon article sur l’opportunisme.

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2 thoughts on “Le don sera inconditionnel ou il ne sera pas !

  1. Un don, un cadeau, n’est vrai que quand il n’y a pas de conditions – sinon, c’est un paiement ou un outil de pouvoir !

  2. Thank you very much for your words. They’re inspirational and made me feel like it’s worth it to be loyal to our own principles and keep fighting to spread love wherever we go. Thanks again for you blog.

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