Aider les sans-abris: pourquoi rien ne marche (et pourtant).

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Après sept mois de feu sacré, où j’ai donné le meilleur de mon temps libre aux hommes et femmes sans-abri de Bruxelles, j’ai eu un petit burnout. Je commençais à avoir du mal à les voir, à les écouter encore et encore. Travailler avec ces gens pendant sept mois, c’était comme verser des camions pleins d’amour dans des puits sans fin: jamais assez, jamais assez bon. J’étais un peu vidée.

Plus les rencontres étaient devenues personnelles, plus elles se sont révélées tristes: dès que je connaissais un peu mieux une personne, elle me demandait de la sortir de la ‘spirale infernale’ qui la maintenait enfermée dans la prison nommée ‘rue’. Très vite les ‘petits gestes’ dont était fait ‘Brussels is Love’ (trousses de toilette, bibliothèque de rue, portraits..) ne leur suffisaient plus. Et j’ai fait ce que j’ai pu: rédigé des CV, trouvé des avocats, prospecté pour des boulots et des logements. Mais à chaque fois que nous étions à deux doigts d’une réalisation, ces hommes et femmes se montraient extraordinairement adroits pour perdre les numéros de téléphone, oublier les rendez-vous ou devenir injoignables. Tout ça pour les retrouver encore plus enfoncés dans la culpabilité, la haine de soi et le désespoir. Après tout, refuser des vraies solutions, c’est perdre les derniers espoirs à tout jamais.

Harcèlement, menaces? Vraiment?
Un soir, on a dû appeler la Police. Un des gars de la rue qui connaissait mon adresse était venu sonner. J’avoue qu’après les disputes que nous avions eues, j’étais paralysée par une trouille bleue. Je me suis enfuie chez des amis, mais lorsque je suis rentrée quelques heures plus tard, il était toujours devant ma porte. Je lui ai demandé de partir, mais il a refusé. Alors la Police l’a emmené: des voisins s’étaient plaints pour tapage nocturne. Et lorsque le lendemain j’ai reçu des menaces, j’ai porté plainte.

Ensuite il y avait cette dame qui faisait la manche dans les rues enneigées il y a quelques hivers. Elle m’avait raconté qu’elle n’avait pas de domicile et personne pour l’aider. J’allais souvent lui apporter des gâteries, ou juste un peu de réconfort. Un jour je lui ai demandé si je pouvais la prendre en photo pour mon blog: “Bien sûr!“. Elle a posé avec fierté. Quelques jours plus tard, je lui ai apporté l’article imprimé avec des douzaines de réactions. Sur ce blog, des amis et des inconnus lui proposaient de l’aide et même des logements. Elle n’a jamais rien accepté. Un jour, un journal a décidé de publier un article sur mes actions, avec la photo de la femme. J’étais certaine qu’elle n’y verrait aucun inconvénient, et dès parution je lui ai apporté une copie du journal. Néanmoins, des mois plus tard, ma famille a été harcelée avec des dizaines de sms: on réclamait de l’argent pour la photo, tout en menaçant avec des avocats (imaginaires mais féroces). Lorsque j’ai appelé le numéro de l’auteur des messages, ce n’était pourtant pas la dame qui répondait…

J’ai été mentie et manipulée, certes. J’ai essayé de jouer à l’Ange d’Amour, flottant au-dessus des laideurs du monde afin de guérir et même sauver les plus grands blessés des injustices planétaires grâce à mes paillettes magiques. Mais personne n’a été sauvé. Chacun a dit ce qu’il pensait que je voulais entendre: “Aidez-moi à me sortir de là, trouvez-moi un boulot, un appartement, un avocat.” Et j’ai investi de mon énergie pour y arriver. La plupart du temps, faire ces démarches ne m’a même pas semblé si difficile. Par contre, dès le rendez-vous pris, le job promis, la chambre trouvée, je ne retrouvais plus personne.

Décourageant, dites-vous? Non. Mais lisez jusqu’au bout pour voir où je veux en venir…

Pourquoi ne leur trouves-tu pas une solution permanente?
Souvent on m’a posé cette question: “A quoi bon leur apporter des trousses de toilette ou des bouquins, au lieu de trouver une VRAIE solution? Il vaut mieux accompagner les gens aux services sociaux, les aider à trouver du boulot et un logement!” Cela sonne bien, non? Un bref instant j’ai voulu y croire. Maintenant je trouve que c’est la pire des choses à faire. Pourquoi? Parce que souvent cela signifie qu’ils seront brusqués, et surtout confrontés à leur incapacité à porter une telle responsabilité. Et puis il y a l’atroce solitude des démarches aussi engageantes! Et si ça foire, tout ce qui leur reste est un nouvel échec à ajouter à leur longue liste.

De qui parles-tu?
Il y a deux types de sans-abris, ou plutôt trois:
– l’accidenté de la vie, qui se trouve dans de sales situations suite à un divorce, des dettes, la perte d’emploi, des soucis de santé. Il peut se retrouver à la rue un moment, mais avec une aide (sociale, médicale, financière) efficace, il a de fortes chances de s’en sortir:
– le sans-abri chronique, à la rue depuis des années;
– le ‘faux’ sans-abri, qui a un toit mais passe sa journée à la rue.
Ici je parle bien évidemment exclusivement des clochards ‘lifestyle’.

Une autre leçon importante que j’ai apprise, c’est que souvent les choses ne sont pas comme elles semblent être. Un mendiant n’est pas nécessairement SDF, tandis qu’un homme ou une femme propre aux bonnes manières peut vivre dans une grande précarité et dormir à la rue.

Un bisou!
Samedi dernier, j’ai assisté à un évènement avec des sans-abris. Il y avait de la bière gratuite. Un jeune Somalien, visiblement sous influence médicamenteuse, faisait des aller-retour vers les bacs de bière, jusqu’à ce qu’une dame lui dise qu’il ne pouvait plus en prendre. Il titubait tellement dangereusement que je l’ai emmené vers les marches d’un monument bruxellois, afin qu’il puisse s’asseoir dignement et manger un bout. Mes amis se sont assis près de nous avec leurs sandwichs. Le garçon africain parlait quatre langues dont le français, le néerlandais et l’anglais, mais à la moitié de chaque phrase il s’endormait. Pourtant, lorsque nous nous sommes levés pour partir, il a sursauté: “Un bisou!“. Mon amie lui a fait la bise. Ensuite il s’est tourné vers moi: “Un bisou!”. Il était heureux le temps d’un instant.

Je me suis souvenue ce samedi à quel point ces petits gestes, signes d’humanité et instants de dignité, sont en effet grands et primordiaux. Et que nous n’avons pas à apporter toutes les solutions à une vie dont nous ne savons finalement pas grand chose. Ce fût ma leçon d’humilité. Cette simplicité était bien l’objectif de Brussels is Love au départ, non? Je pense aussi à ce que Patrick Declerck a dit, vers la fin de son merveilleux livre “Les Naufragés” sur les clochards de Paris: ils ont tous manqué de l’amour inconditionnel parental durant leur enfance. Parfois c’est aussi simple que ça.

Prenez soin de vous et de ceux qui vous entourent. Et voyons ensemble ce que nous pouvons faire pour l’avenir. Ne permettons pas à ce monde à la fois magnifique et malade de bousiller nos passions.

Marlene

NB: je pourrai parler de ces expériences des journées entières. Si vous voulez organiser une conférence-débat, contactez-moi. Je m’en ferai une joie.

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17 Responses to Aider les sans-abris: pourquoi rien ne marche (et pourtant).

  1. Pingback: Helping the homeless: why nothing works (and yet everything helps) | Brusselsislove's Blog

  2. Karmele says:

    et bien… c’est une sorte de révolte intérieure que l’article m’a provoquée, par étapes de sentiments: au début, révolte contre l’ingratitude, genre “allez, après tout ce qu’elle a fait…!” déception peut-être, retombée fugace dans ma petite conscience bourgeoise bien-pensante (“inutile de sauver qui ne veut pas être sauvé”); remise en question ensuite de cette même conscience, honte, humilité (“sauver? on se prend pour qui? fait-on tout cela pour les autres ou pour nous-mêmes finalement, afin de projeter une certaine image? altruisme ou égoïsme en fait? facile de critiquer quand nous on rentre le soir dans notre appart, bien à l’abri”); et un éclair qui a finalement tout remis en ordre: inutile de jouer la solidarité si on l’entend finalement comme la charité que les nobles eux-mêmes pratiquaient jadis sans se départir de leur conscience de classe, inutile d’afficher l’amour universel dans nos actions si nous oublions le pouvoir d’un simple bisou, d’un simple sourire, les plus grands besoins sont souvent comblés par les plus petits gestes….
    bref, j’admirais déjà ton esprit, tes actions. Je ne puis qu’admirer le courage qui sous-tend cet exercice, pas du tout facile et surtout pas habituel, d’autocritique, de remise en question, de bilan. Là où tout un chacun se serait avoué vaincu et aurait lâché sans aucun problème de conscience, légitimé par les circonstances, tu réponds par le retour aux sources, rebondissement et nouvel espoir d’action.

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  3. annelowenthal says:

    Très beau, oui. Tu ne fais pas dans l’angélisme, tu dis combien c’est dur et ingrat et pourtant tu continues!

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    • Merci, Anne! C’est dur et ingrat, surtout lorsqu’on tombe dans les pièges qu”ils” se tendent (ou que la société “leur” tend?)… sinon, la gratitude est parfois là aussi. Mais comme tu le sais sans doute très bien: mieux vaut de ne pas s’y attendre !

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  4. Remontée de souvenirs… Il fut un temps de ma vie que j’ai passé en rue, il y a très longtemps. Une petite année.
    Je me souviens. Les raisons de mon atterrissage hors les murs, pas du tout économiques ou financières… Enfin, pas vraiment !
    Et la peur qui m’habitait alors, qui faisait que je n’arrivais à approcher que des gens dont je savais, dont je percevais clairement qu’ils n’attendaient rien de moi. Rien.
    Une enfance “normale”, pourtant. Enfin, presque… abreuvée de reproches d’une mère plus déçue par sa vie que par moi, mais qui avait fait peser sur mes épaules le poids et le prix de sa déception. Je me sentais, je me croyais, je me savais “décevante”, incapable de faire ou de donner ce qu’on attendait de moi. Repli.
    Et les accès de volonté de m’en sortir malgré tout, malgré moi. Balayés par des moments de découragement et de peur, toujours cette même peur de ne pas savoir faire ce qu’il faut.
    La gratitude, dans tout ça ? Je la percevais comme un piège. Une nasse dans laquelle je risquais d’avoir à me débattre EN PLUS de ce que je coltinais déjà…
    Et oui, heureusement, il est au monde des gens qui arrivent à “donner, à ne pas attendre. A ne pas imposer leur volonté de bien à celui à qui ils s’adressent. Quelques rencontres comme ça, un regain. J’ai eu la chance de m’en sortir. J’ai appris énormément sur moi et sur l’humain. Travaillé à me connaître pour me comprendre, me comprendre pour me réparer.
    J’ai conscience, pourtant, de cette faille fondamentale en moi, qui me rend infiniment plus fragile devant le regard des autres. Et je sais qu’il me faut y prendre garde. Tout le temps…

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  5. Marc Winand says:

    Cinq ans ! J’y ai passé cinq ans.
    Des circonstances, des évènements sur lesquels il n’est pas très intéressant de revenir ici et qui font qu’on a plus envie. Plus envie de vivre et même pas le courage d’en finir. La fuite, la misère, la honte…
    C’est dur de revenir de là, très dur. Et c’est impossible sans une bonne dose d’estime de soi. De celle que l’on trouve dans le regard et la présence d’autres humains…
    J’ai eu la grande chance d’en rencontrer deux de cette trempe. Au bon moment. Juste une question de tempo. Encore fallait-il qu’ils soient là !
    Ils ne m’ont accompagné dans aucune démarche. N’en ont effectué aucune à ma place. Nous nous sommes mis rendez-vous deux fois par semaine. Ils m’écoutaient ! Leurs yeux et leurs paroles étaient miroirs et sources d’espoir. C’est dans ces moments-là que je suis allé chercher l’envie, l’énergie, le déclic…
    La première utilité de ta présence sur le terrain, Marlène, et bien c’est… ta présence tout simplement ! L’écoute, le regard, les mots. Le reste, ce sont des détails ! Certes importants, mais des détails. Alors oui, bien sûr, l’efficacité de cette présence est difficile à évaluer, à quantifier, à mesurer.
    Merci Marlène ! C’est aussi grâce à la démarche de personnes comme toi que j’en suis sorti et qu’aujourd’hui, enfin, la vie est belle…
    Et puis, je voudrais ajouter que cette démarche sociale là ne peut être efficace et cohérente que si elle est accompagnée d’un engagement politique et d’une lutte contre les causes d’une société de plus en plus discriminante et inégalitaire….

    Merci Marlène.

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    • Woaaah, j’ai encore du mal à trouver mes mots. Alors excuse-moi des clichés que je risque de produire. Sincèrement merci à toi, Marc pour ce témoignage fort et plein de sagesse. Il est vrai que la découverte des réalités de la rue a bouleversé ma vision politique et sociétale. Merci de croire en un monde meilleur et d’oser: ton énergie est un bol d’air frais!

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  10. Bonjour Marlène,
    Toutes ces questions comme je me les suis posées, comme je me pose encore certaines d’entre elles…
    Au cours de nos maraudes dans Lyon, nous tissons des liens, et il m’arrive aussi d’être déçue par certaines personnes que je rencontre dans la rue. Certains m’ont volé à plusieurs reprises, des petites choses, mais sur le coup, oui, j’avoue avoir été en colère après elles, avoir eu envie des punir, comme l’on punit un enfant, son enfant. Puis je reviens à l’essentiel, mon but, c’est de ne pas cautionner le système, une société égoïste, c’est me regarder dans la glace le matin, et voir quelqu’un qui ne détourne pas le regard… la démarche est donc égoïste ? Le partage même est égoïste ? Oui, en un sens, oui, du coup, l’on est moins exigeant avec celui qui, demande toujours davantage. Je crois que comme tu l’as bien exprimé, que lorsque l’on côtoie depuis quelque temps déjà, une personne qu’elle soit dans la rue ou pas, on devient inconsciemment exigent. De cette exigence que l’autre ne peut satisfaire. Du coup on lui en veut, on se demande si c’est bien la peine…
    Quelques nuits mouvementées valent bien ces sourires pourtant, que l’on reçoit, ces poignées de main, ces embrassades parfois, avec “nos préférés”, un peu comme à l’école ces élèves que, l’on ne sait pas trop pourquoi, on trouve plus attachants que les autres… Finalement c’est la vie non ?
    Comme toi, je suis encore tentée (mais je me soigne !) d’en faire chaque jour davantage, comme si je portais la culpabilité du fait qu’ils sont dans la rue, et pas moi… Mais finalement, oui, je crois que tu as raison, à l’impossible nul n’est tenu, c’est en gardant suffisamment de recul, en se disant que ce que l’on fait c’est toujours ça, c’est une goutte, mais les petites gouttes font les rivières…
    Je me dis que quand nous arrivons, avec notre soupe, nos fringues, nos sourires, nous conservons de notre humanité… Et ils ont besoin de ça plus que tout au monde… Je crois, comme nous… En tout cas je l’espère… Parce que je ne peux pas parler en leur nom…

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    • Bruno Clabot says:

      Salut Madelene et Marlene,
      Je pense aussi qu’il y a une forme d’égoisme, mais c’est dans un sens positif, ça veut dire surtout qu’on refuse de faire partie à 100% de ce système de consommation.
      Pour ma part, si j’aide c’est d’abord par mon éducation, j’ai vu l’exemple de mon père, puis on m’a répété mille fois de penser à ceux “qui n’ont pas la chance de…”.
      C’est souvent très frustrant, mais en lisant cet article, je réalise qu’il devrait exister un genre de formation. J’ai, moi aussi, appris à force d’échec, non pas que certaines personnes refusent d’etre aidées, mais bien qu’on ne sait pas comment s’y prendre. Je pense que le témoignage de Marc est très précieux.
      Comme on dit, on peut prendre de force, mais pas donner de force. Mon meilleur succès est le cas ou je me suis le moins impliqué au final. On aura toujours tendance à mettre la faute sur l’autre et à encore plus considérer que <>.
      En fait, bien souvent, on essaye de donner des solutions et pas des moyens, ce qui revient à transmettre le message “tu n’es pas capable”. C’est évident que l’autre finit par refuser l’aide si elle est à ce prix.
      Merci pour ce partage et bonne continuation, après tout, si l’on en revient à l’égoisme, on sait pourquoi on le fait: cette satisfaction indescriptible de se sentir humain, pouvoir ressentir les battements de son coeur… D’avoir dompté un peu le monstre de la consommation…

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  11. aurélie says:

    Juste une question de fierté peut-être mal placée!

    A l’âge de 11 ans on est venu me dire que m’on père était devenu SDF. Ce fût évidemment un énorme choc. Avec l’aide de ma famille j’ai effectuée des recherches afin de trouver un moyen pour le sortir de la rue. Peut-être a-t-il refusait l’aide parce qu’elle venait de moi, je ne sais pas mais je m’en suis voulue de ne pas avoir pu l’aider plus. Je sais qu’il essayait de trouver des solutions pour sortir de cette impasse mais par ses propres moyens il voulait que malgré tout je sois fière de lui, qu’il puisse un jour me dire tu vois je me suis relevé je suis sorti de la rue. Malheureusement, il n’a pas réussi et n’est plus présent à ce jour. Alors oui, je lui reproche souvent cette fierté mal placé qui au final m’a pris mon père.

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