Un déjeuner spirituellement sans abri à Bruxelles

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Hier, j’ai invité à déjeuner un homme jeune et désespéré. Il avait l’air sans abri. Ce n’étaient pas ses vêtements, mais bien son regard et le ton de sa voix. Lui, je le connaissais depuis un petit temps, mais ce regard était nouveau.

Il y avait un vent froid à l’arrêt du bus. Je n’avais pas vraiment faim, mais me disais qu’il aurait envie de manger un bout. Je l’ai surtout écouté. Ses histoires étaient tristes. Un grand parent décédé il n’y a pas longtemps. Exclu par la famille. Un voisin suicidé. Des offres d’emploi qui ne mènent à rien. Des gens qui ne tiennent pas leurs promesses. Des formations auxquelles il aurait voulu s’inscrire et qui foirent.

Le resto était paisible, nous y étions jusque bien après l’heure de déjeuner. Il m’a expliqué que sa vie se trouvait sure une pente raide, qu’il perdrait sans doute bientôt logement et allocations. Et que mentalement il était dans un état ‘pré-sans-abri’. Un peu de drogues, certes, et beaucoup de désillusion. “De toute façon, je ne m’occupe pas bien de moi. Je fume tout plein, je mange des crasses et je ne fais pas d’exercice physique.

J’ai commencé à picorer des bouts de poulet de mon assiette pour les fourrer dans une serviette. Il m’a regardé, étonné. “Pour mon chat“, je lui dis. Il a sursauté: “Je suis tellement égoïste, je ne pense même pas à mon chat.” Il empocha quelques bouts, en expliquant à quel point son chat le faisait tenir debout pendant les moments durs.

Et là j’ai parlé un peu. “Regarde, en cet instant tu te trouves dans un lieu agréable à manger de bonnes choses, il fait chaud et il n’y a que des gens sympas. Pourquoi n’essayes-tu pas de profiter du moment? Si tu focalises sur le négatif, tu en trouveras toujours. Dans le passé, sans doute il y en a eu, mais tu n’as plus d’emprise sur ce qui est arrivé. L’avenir est aussi une source de stress pour toi, mais ce qui arrivera, tu n’en sais rien.” Je me rappelais qu’avant, il aimait bien le bouddhisme. “Mmmoui, mais bon! Ce que tu dis est égoïste, tout va mal partout, regarde! Le monde arrive à sa fin. Tu verras: d’abord il y aura des vagues de suicides, et en 2014 ce seront les pillages. En plus, bientôt il n’y aura plus de sécurité sociale. Je crâmerai cette foutue ville quand ça arrivera!

Alors nous nous sommes levés. J’ai payé et nous sommes sortis. Après une petite ballade, il a dit: “OK, je vais par là, ciao!

Une fraction de seconde j’ai pensé: il n’a pas dit “merci“. Et ce n’était pas un jugement moral. Il m’a montré qu’il n’était plus capable de ressentir un peu de gratitude pour des petites choses offertes. Pendant un long moment j’ai ressenti son désespoir. Et j’ai le sentiment qu’il y aura de plus en plus de gens comme lui, à se préparer à l’enfer, la rage à peine contenue.

Hier soir j’avais besoin d’un peu d’espoir. Alors avant de dormir j’ai continué ma lecture du premier livre de Marianne Williamson, “Un Retour à l’Amour“. Après le chapitre nommé ‘La fin du monde’, je suis arrivée aux ‘Portes du Paradis’. Voici le passage qui m’a donné envie d’écrire cet article.

“Nous sommes une génération intéressante; seulement nous ne le voyons pas nous-mêmes. Lorsque je me suis rendue compte à quel point cette époque est décisive, que les décisions prises sur cette planète durant les vingt prochaines années détermineront si l’humanité survivra encore longtemps ou pas, j’avais peur pour le monde. Le destin du monde est entre nos mains? Pas entre les nôtres, je me suis dit. Entre celles de n’importe qui mais pas des nôtres. Nous sommes des bébés gâtés, moralement corrompus. Mais lorsque j’ai regardé de plus près, ce que j’ai vu m’a étonnée. Nous ne sommes pas mauvais. Nous sommes blessés. Et nos blessures sont tout simplement nos chances de guérison.“
–d’après M. Williamson, dans ‘Un Retour à l’Amour’ (1992) (traduction: M. Nuhaan)

Sommes-nous déjà en train d’oublier?

Marlene

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4 Responses to Un déjeuner spirituellement sans abri à Bruxelles

  1. Pingback: A spiritually homeless lunch in Brussels | Brusselsislove's Blog

  2. Intéressante cette idée “de bébés gâtés corrompus” … mal être diffus, sournois.

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