Et si vous étiez SDF? (Article invité)

Voici le texte d’une étudiante espagnole en première année de traduction. Son professeur avait proposé de lire quelques articles de ‘Brussels is Love’ sur le thème des sans-abri, pour ensuite écrire leurs impressions: “Tous mes étudiants ont adoré tes initiatives et les voilà nombreux à vouloir participer à des projets. Pour un pays comme l’Espagne où l’on continue à identifier sans-abri à alcoolique et fainéant, c’est vraiment un changement important, ne serait-ce que dans la mentalité des jeunes gens. Je leur avais proposé d’imaginer pendant une seule journée qu’ils n’avaient rien: où aller? que faire? à qui parler? ils en étaient bouleversés.”

Imaginez que vous êtes un SDF, qu’est-ce qui vous manquerait le plus, dans quelles situations vous regretteriez le plus un logement ? Aimeriez-vous recevoir l’aide désintéressée de quelqu’un ? Quel type d’aide ?

La nuit, la lumière la plus intense reste éteinte, les paupières sont fermées et seuls les lampadaires clignotent en dessous d’un voile d’étoiles. Onze heures pile, l’horloge de la place donne-t-elle, d’un jour quelconque, peut-être un vingt-deux novembre : encore une rayure à tracer dans ma tête, à défaut d’un calendrier parsemé de cercles. La nuit, un silence assourdissant m’assaillit, comme d’habitude, comme il en est déjà coutume sur la Place Souillisse, troisième banc à gauche, sous la statue de Victor Hugo. Me voilà, frissonnante, emmitouflée d’une couverture à carreaux, un bonnet à la tête et des cauchemars dans le cœur.

Ce serait sûrement la trêve d’une vie bruyante et maudite, cette quiétude, une véritable bulle isolée des cris, des soudains coups de klaxon ; mais sur mon lit en bois j’entends enfin la procession entêtante des feuilles mortes. Elles crépitent comme des flammes froides et sèches lorsque le vent les traîne, délicates et moribondes, vagabondes. C’est l’automne. C’est la saison des rêves caducs, des couleurs ocre, de petits enfants marchant, en rigolant, sur les flaques d’eau à la chasse des colombes.

Quand la nuit est tombée, le froid tombe à son tour sur la place, sur place, et il ébranle notre sommeil; celui des clochards qui partageons cet humble espace de la ville. Il y a un couvre-feu intrinsèque à la nature cruelle du froid, pourtant parfois on entend tout de même des pas en talons et des verres qui se cassent au premier coin de rue. Mais rêver, si possible malgré tout, c’est voyager : aussitôt qu’on ferme les yeux, si l’on est fatigué d’une journée passée à songer, toutes les impressions reviennent d’un air embrouillé et déconcertant. Et puis, à un moment de lucidité, ou sinon avant de s’endormir, le souvenir de notre déclin éclate douloureusement.

Il n’y a rien de plus triste dans la vie que de tomber d’une échelle, de se retrouver un jour là, dehors, dans la prison commune, dans la prison sans barres. Et quel était mon crime ? Cela… cela fait mal de se rappeler le pourquoi… Mademoiselle Latasse, l’ancienne secrétaire, le bon travail, le nouveau chef, son air psychotique, l’harcèlement sexuel, la trouille, la dénonce, la futilité, le déséquilibre, le désespoir !, l’office d’emploi, que vingt ans, la queue, les tics, pas de boulot pour vous mais veuillez faire ce stage, l’échec, la dépression, la réclusion à la maison, les rideaux, plus de visites, plus d’argent, plus de parents, le facteur, les factures, les factures, les factures, la banque qui s’en fiche, les factures, les factures, les évanouissements ignorés de tous, le dernier avis, la porte frappée, et hop ! Pas de clémence. Je dors maintenant sur un banc. Je n’ai plus de maison.

C’était un adieu à l’intimité, à la protection de mes quatre murs, à mon lit, à mon chauffage les heures froides d’hiver, à ma salle de bains, à mes meubles qui craquaient de poussière et de vieillesse, à mes fenêtres et à mes portes qui recelaient mes coups d’œil intrus à l’extérieur, mais, surtout, à cette sensation douce et rassurante d’avoir un foyer ; d’être protégée des regards indiscrets et de pitié qui m’ont tant hanté depuis. Quand j’ai soudainement perdu le sens de la propriété et de l’identité, de la sécurité, j’ai décidé de quitter Arlon, de m’enfuir en faisant de l’auto-stop jusqu’à Bruxelles pour être loin de mon harceleur. Il était risqué de monter dans la voiture de quelqu’un d’inconnu, mais je ne supportais pas l’idée de rester en ville déprotégée, lorsque ce fantôme-là était encore à mon affût, et qu’il avait été au fait la raison pour laquelle je m’étais récluse à une vie intérieure.

Les circonstances de la vie m’ont délogée, et maintenant cette existence peureuse et agoraphobique s’est transformée en introspection aiguë. Tout le long du voyage pour Bruxelles, je regardais mon visage dans le miroir. La conductrice, une dame âgée, me demandait parfois ce qui m’était arrivé, pourquoi j’avais le contour des yeux tout rouge et enflé, pourquoi je ne disais pas un mot, comme si j’avais les lèvres cousues. Je n’ai pas osé le lui dire, j’ai fait semblant d’être étrangère et de ne pas comprendre le français, et même si j’avoue avoir agi d’une façon plutôt impolie, elle me posait la question de plus en plus lentement, en utilisant d’autres mots, comme si cela pouvait briser la barrière communicative qui s’était érigée entre nous deux.

Quelquefois je me demande comment ma vie aurait été si je lui avais raconté tout ce qui s’était passé. Elle m’aurait peut-être accueillie chez elle, au moins jusqu’à ce que je trouve un boulot ou autre chose à faire à part déplorer, ou c’est aussi bien possible qu’elle ait un restaurant en besoin de personnel ou des enfants à la recherche d’une employée. Cela aurait pu avoir été moi : Mademoiselle Latasse, la serveuse, la vendeuse, la nettoyeuse… mais j’ai eu trop peur. J’ai eu trop peur de dire fermement, sans bafouiller, le regard fixe sur mon reflet, que j’étais maintenant une clocharde.

Assisse sur mon banc, il y a beaucoup de nécessités qui m’assiègent. J’ai besoin de manger ailleurs que dans les restos du cœur, juste pour avoir la sensation que c’est moi qui fais la cuisine et prépare tout ; j’ai aussi besoin d’appuyer mon dos sur un vrai matelas et ne plus sur le bois ; je regrette mes livres, mes magazines et, bien sûr, mes propres toilettes, grâce auxquelles j’avais au moins de la dignité. Mais avec la même intensité qu’une bonne douche le soir ou une promenade en couloir en pantoufles, ma glace me manque. Elle me manque tellement que ce vide se traduit par la certitude que je suis enfin une inconnue pour moi-même, puisque je ne sais plus à qui ou à quoi je ressemble. Évidemment, je peux marcher vers la vitrine d’un magasin et me regarder dedans en ignorant les réactions des clients à l’intérieur, ou entrer furtivement dans la salle de bains d’un bistrot. Pourtant, je suis toujours exposée, cela me fait sentir nue…

– Vous, mademoiselle, vous êtes encore jeune, n’est-ce pas ? Dites-moi, mendiez-vous ? Je pourrais bien vous donner un sou…

– Ah, non, merci, pas de charité.

À quoi bon, je me demande, recevoir un seul centime, l’avoir entre mes doigts et jouer avec lui d’une manière infantile, ravie, s’il ne vient pas que de l’effort des autres, mais aussi d’une notion de supériorité implicite ? D’une sensation de hiérarchie monétaire, d’où je ne suis qu’un pion gratuit ? Mais il est bien pire quand les rumeurs s’allument autour de moi, à la vue d’une si jeune SDF :

– Ah, qu’elle est jeune, celle-là… Et en plus, mignonne, malgré la saleté… C’est sûr qu’elle se fait prostituer, tu ne trouves pas ? Elle en a décidément l’air…

Plus de dignité !

Devant le miroir, histoire de se laver la mine quand je repère des taches, jusqu’à ce qu’il n’y en reste que de rousseur, les miennes, celles qui m’appartiennent vraiment. Mais au moins je ne regrette pas trop souvent le tête-à-tête décontracté, celui que j’avais perdu pendant que je m’effondrais dans la dépression et la phobie sociale. Maintenant, je peux parler avec les autres clochards. Leurs vies sont plus ou moins pareilles à la mienne et on attend tous jusqu’à ce que le monsieur qui habite à côté de la place sorte de chez lui avec un plateau de madeleines maison et un grand sourire. Son cadeau quotidien ne peut atténuer notre malaise général, notre envie de changer de vie et de devenir des êtres humains avec plus d’intérêt pour la société que le mobilier urbain de la place ; mais son esprit de bonheur est tout à fait contagieux et il nous fait comprendre que la vie, cela vaut le coup tant qu’on est encore vivant.

La nuit, j’entends les feuilles mortes déambuler à la merci du vent. Quand je m’endors, un tourbillon de rêves traverse l’obscurité de mon repos, pour laisser une sensation confuse le lendemain. Mais la nuit, les idées dansent, elles aussi, autour de l’espoir, des passions les plus occultes, et lorsque le premier rayon de soleil me caresse et ouvre tendrement mes yeux, une pensée claire et lucide me vient à la tête, et je me lève du banc, prise par une impulsion subite. La ville bondée, les citoyens qui n’y tiennent plus, le déracinement dans un monde gris ; et autre part, abandonnées comme nous, les couleurs verte, jaune, violette, bleue, rouge, rose.

– Hé, mes amis !, je m’écrie en m’approchant des métèques qui s’étirent sur les autres bancs : le musicien échoué qui joue du violon, le père au chômage dont les enfants ont été pris par les services sociaux, le vieil homme qui gratte la tête de son chien, la femme qui a grandi dans la rue. Les parias d’une société pleine de préjugés.

Ils lèvent la tête, au regard triste qui tranche sur le mien.

– Et si on allait vivre à la campagne…?

Lucie

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